Leo Betti- Le Frigo de Copi

Voici donc une découverte, à Lyon, au Carré 30 en ce week-end du 1er Mai, que je voulais vous faire partager.

 

Il faisait beau ce jour là et pourtant l’affiche de ce spectacle vivant m’a donné envie de pousser la porte du petit théâtre “Le carré 30”, à deux pas de la Place des Terreaux à Lyon.

La salle est petite, douillette, suffisante, des coussins attendent nos petites fesses. On se presse, on attend. L’ambiance est familiale, le patron vend les billets, il est sympathique.

On sent qu’on va passer un bon moment.

On s’installe, on patiente… D’autres membres de la presse locale semblent être à mes côtés.

Les lumières s’éteignent: il est l’heure !

On découvre L., une transexuelle sans âge, talons aiguilles, maquillage de rigueur et lunettes, devant un micro vertical, ancien et terriblement glamour, un grand panneau en bout de scène représentant le FRIGO, des mannequins viennent encercler le décor et créer une sensation étrange.

Qui sont-ils? Que représentent-ils?

Petit retour en arrière:

Cette pièce, jouée par Copi en 1983, met en lumière l’extrême solitude dans laquelle se retrouve son personnage, le jour de ses 50 ans et à qui, sa mère, a offert un frigo.

Le ton est donné, les personnages s’enchaînent, et Copi, dans un registre essentiellement comique, dans une mise en scène assez simpliste au fond, avec des costumes parfois doubles (peut-être cela a-t-il inspiré Stromae pour son clip “tous les mêmes”?), laisse une folie douce s’installer.

On se prend au jeu, on s’amuse, on sourit, on rit.

La trame de fond, relativement tragique, reste silencieuse, tapie dans l’obscurité.

La majorité des autres représentations et mises en scène de cette pièce a suivi cette trajectoire, volontairement joyeuse, d’un humour décalé, fou-fou, laissant un vent comique souffler sur le public.

Ici, dans cette petite pièce du carré 30, le spectateur a ri, il a frémi, il a vibré, et a été ému aux larmes.

Aux premiers abords, les tons choisis, l’élocution changeante, les gestes lascifs, choquent, mettent mal à l’aise le spectateur.

Les codes de jeu connus jusque ici ne sont pas présents.

Une création scénique intéressante dans un espace restreint.

 

 


Analyse.

 

 

Plongés dans le noir, seuls des mannequins apparaissent, une musique douce, entre berceuse et film d’horreur

Dès les premiers instants, nous entrons dans le monde de L., ce monde manichéen où tout peut changer d’une seconde à l’autre.
Nous entrons dans la cervelle de cette transsexuelle, triste, seule, qui n’a pour compagnie qu’un frigo gigantesque dont elle ne veut pas, un téléphone, ses souvenirs, ses traumatismes et l’horizon de sa vieillesse naissante qui l’angoisse au plus au point.

Le texte de Copi, évidemment incisif, cru, à la fois drôle et mélancolique, est originalement mis en lumière par des choix de jeux intéressants.

Tout d’abord, on notera les jeux de lumières, qui,par une ambiance feutrée, tamisée, tout le long de la pièce, viennent ajouter de la profondeur aux humeurs des personnages, en faisant écho à leur noirceur, à leurs défauts, à ce vide absolu qui flotte en L.

On adore les élocutions de l’acteur, qui sonnent justes, on se laisse emporter par ces choix de voix changeantes passant du cri assourdissant à la chuchoterie, de l’engouement au rejet profond, laissant ainsi une place prédominante aux paradoxes, aux conflits internes vécus par le personnage.

Ces changements de tons donnent à la pièce un aspect interactif, vivant, entraînant le personnage de surprises en surprises, sans jamais être lourd de jeux.

C’est un choix judicieux, qui accentue à tous moments les émotions des personnages, qui les libèrent de la sphère humoristique et comique, pour laisser place à l’essence, au véritable corps de la pièce: cette solitude extrême, cette vie de paillettes, ces actes manqués, cette frustration.

On adore le personnage de Goliata, son accent, son absence d’accessoire, cette simplicité conservée, la rapidité des changements de costumes….

Sa chanson en solo dès sa première apparition, qui nous ouvre les portes de la folie et inaugure la présence d’autres personnages….

D’ailleurs, la musique occupe une place importante et nous livre une atmosphère tantôt glauque, angoissante ou pesante, tantôt entrainante et libératrice.

Les cris sont très présents dans le jeu de l’acteur, ce qui, à mon sens, met l”emphase sur la sensation du personnage de n’être pas entendu, d’être terriblement seul et désespéré.

Ils rappellent aussi les cris que l’on entend dans les hôpitaux psychiatriques ou dans les maisons de retraite, dans les lieux où le mental a lâché prise.

L’acteur a laissé une belle part à l’effet de la drogue, outre le texte, on se laisse envahir notamment lors d’une scène “blanche”,scène durant laquelle l’acteur apparaît tout de blanc vêtu, lunettes de soleil assorties, petit peignoir avec fourrure….

La montée de cocaïne, boostée par une ambiance musicale rock et psychédélique et brillamment interrompue par l’arrivée de Mme Freud, nous laisse un goût de paillettes étincelantes en bouche.

Une image de tous les excès tant dans les tons, des les jeux, dans les expressions. Une belle prouesse artistique.

La musique revient en fanfare avec un morceau rock, lors de la consultation de la doctoresse, entre soumissions, jeux SM, cette scène est extrêmement perturbante, par la dureté de la médiocrité, la faiblesse sexuelle qu’elle met en scène.

Enfin, arrive le personnage emblématique de la mère. Tellement évocateur.

Changement de tons, de voix, accentuant la déchéance, la névrose, la toxicité de cette mère envahissante et perverse. Des choix judicieux mettant en relief le caractère cru,sexuel, avilissant des textes de Copi.

Des scènes musicales se succèdent, mélancoliques, jusqu’à la scène finale, merveilleusement mise en scène par les mannequins, fantômes des personnages oppressants, si oppressants d’ailleurs qu’ils L’empêchent de vivre.

Les lumières s’éteignent et le coeur est serré, ému aux larmes.

Bravo pour cette performance artistique.

Infos:

Le Carré 30
12, Rue Pizay
69001 Lyon.

Site web

 

Leo Betti
Site web.

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