Pardonnez-moi – Maïwenn

Puisque j’inaugure mon blog depuis peu, je voulais vous parler de ce film.
De cette tornade émotionnelle, de cette thérapie par la caméra.
Par le cinéma.

De cette catharsis par l’expression et la matérialisation du passé.

Ce film, c’est l’idée un peu folle d’une jeune femme, Maïwenn, et de sa volonté de se défaire de son Histoire, de l’accepter dans le seul but de vivre et de se construire.

C’est un film qui mêle l’autobiographie à la fiction. Le rire aux larmes. L’espoir aux attentes qui ne seront jamais satisfaites.

Retour sur un film poignant, qui a signé, pour moi, le talent de Maïwenn, que le grand public a découvert il y a peu avec Polisse.

Voici un film très spécial tant par le format choisi que par le sujet abordé et qui m’a énormément bouleversée.

C’est un film de l’ombre, très peu connu,et qui traite d’un sujet encore tabou: les violences infligées aux enfants par leurs parents.
Quelles qu’elles soient d’ailleurs: psychologiques ou physiques.

Les portées sont doubles; les scènes du film s’attardent plus longuement sur la violence physique, quant aux dialogues, ils mettent en relief les violences verbales et psychologiques subies.
L’impact sur la vie et la construction identitaire.

Peu importe le nombre de fois que je le visionne, il me dévaste toujours autant.

Attention donc, ce film est mentalement dur à visionner, on le subit, comme une grande claque émotionnelle qu’on prend en pleine gueule.

D’ailleurs, je trouve que, contrairement à Polisse que Maïwenn a réalisé en 2011 -donc 5 années plus tard- et dont la critique est ici, “Pardonnez-moi” comporte beaucoup moins de recul, de sagesse, de messages d’espoir et beaucoup moins de scènes enjouées qui gonflent le coeur.

On est au coeur des violences, on ne fait pas que les voir, on les partage.

Ceci est, à mon sens, du au format choisi: le film-documentaire avec une caméra volontairement non-professionnelle.
Et puis, le fait que les acteurs soient peu nombreux et que Maïwenn, en tant que personnage principal, occupe une grande place, favorise ainsi l’identification et le transfert.

Le film est saccadé, agressif et violent, à l’image de ce père silencieux, si bien incarné par Pascal Gréggory.
C’est un film dont on sort meurtri et à la fois consolé.

Il démarre sur une histoire complexe: une jeune femme, enceinte, souhaite rétablir la vérité pour cet enfant à naître.

La vérité qui la concerne, elle. Qui concerne son histoire à elle, retraçant son parcours d’enfant maltraitée par son père, battue, rabaissée, traumatisée.
Le spectateur débarque dans ce moment de sa vie, où, pour pouvoir devenir à son tour mère, elle doit se construire, et se reconstruire sur des bases plus solides et plus saines, où tout a été dit concernant le passé qui l’empoisonne.
Pour parvenir à cette libération, elle doit passer à l’acte, chercher la vérité, sa vérité, toutes les vérités.

Elle cherche, évidemment, par cet acte-là, la reconnaissance de son statut, sans jamais tomber dans la victimisation et le misérabilisme, mais aussi, la reconnaissance par ces proches et par son père surtout de ce qui a existé et qui n’a jamais été prononcé.

Et puis, elle se prend aussi à rêver d’excuses de sa part… Pas simplement une reconnaissance.

Pour arriver à exorciser sa douleur, à crier sa colère et ses peurs, elle va filmer sa famille pendant quelques semaines et tenter de déterrer les cadavres enfouis par tant d’années d’hypocrisie.

Ce film, beaucoup plus modeste que Polisse, mélangeant autobiographie et fiction, à de quoi grandement perturber le spectateur.

On notera le choix d’acteurs peu présents dans la sphère médiatique (contrairement là encore à Polisse) notamment Hélène de Fougerolles ou Mélanie Thierry et Marie-France Pisier.

Pourtant, tout ce petit monde joue extrêmement bien et tient parfaitement son rôle, dans la justesse. On est englouti par les jeux d’acteur, on plonge littéralement dans le monde de Maïwenn et la magie opère.

J’ai noté l’excellente prestation de Lola (Marie-France Pisier), celle qui incarne la mère de Maïwenn et dont nous parlerons un peu plus bas.

La justesse des personnages et des situations. Dans ce film, il y a tout.

La contradiction intrinsèque du personnage dévasté de Violette, souhaitant tout connaître, tout exposer, concernant son passé, celui de sa mère ou de son père,mais qui, face aux avances de Paul (Aurélien Recoing) , le père biologique de sa soeur Nadia(Mélanie Thierry) se contredit et change de position face à la Vérité.

C’est une scène que j’ai beaucoup aimée parce qu’elle montre finalement que la Vérité, on la cherche et on la veut mais que si elle nous arrange, que si elle nous libère et nous aide.

Violette dans cette scène adopte les comportements des “Autres”, de tous ceux contre qui elle en a.

Tous ceux qui ont cru voir et qui n’ont rien dit, qui n’ont pas voulu creuser ou savoir.

Elle va même jusqu’à dire qu’il aurait pu “garder cette Vérité pour lui, que ça l’aurait arrangé, et qu’elle ne sait pas comment faire avec ce qu’elle sait à présent. ”

C’est une attitude triviale, quotidienne, humaine et lâche qui est brillamment mise en lumière par cette scène.

La seule critique que je pourrais faire aux jeux des acteurs concerne une scène, pourtant importante, du film.
Le repas d’anniversaire de Violette. Il y a dans cette séquence un personnage qui, par moments, sonne faux, à côté de la plaque, perd de sa crédibilité. L’élocution est plutôt mauvaise et l’intonation reste sans écho. On n’est pas emballé par la prestation de Maïwenn à ce moment là.

Cela contraste avec les performances d’autres acteurs, notamment celle de la mère, qui est d’une justesse incroyable.
Son égocentrisme,sa naïveté, cette mère-enfant qui n’a jamais grandi, qui n’a jamais évolué, qui ne s’est jamais posé de questions, qui a vivoté, axée principalement sur son nombril, ressort merveilleusement bien lors de cette scène.

On voit également la difficulté avec laquelle elle gère la venue de son ancien amant et père biologique de Nadia (Mélanie Thierry). En n’assumant pas, en rejetant la faute sur celle qui a mis le doigt sur la Vérité et la faite émerger.  Comme elle l’a toujours fait.

N’ayant pas porté les coups, elle ne se sent pas responsable des violences, et, ce que j’ai trouvé extrêmement bon, ce sont ses “excuses” terriblement fausses. On sent bien que cette mère est inconsciente et ne se rend pas compte de la portée de son “laisser-faire”.
De tout ce qu’il a, indirectement, causé.
Elle s’excuse sans aucune conviction.

C’est là, un moment clé de la scène.

Cette scène remet en question les différences d’amour faites entre les enfants par leurs parents.
Elle pose le doigt sur un sujet tabou dans notre société et que Boris Cyrulnik aborde avec une bienveillance extrême, mettant un terme au mythe de l’amour « pareil » pour chaque enfant.

Ce qu’on a un peu plus de mal à suivre, c’est le comportement de Billy (Hélène de Fougerolles) lors de cette scène du repas.

Elle incarne la parfaite fi-fille à son papa.
Elle adule et est elle-même adulée par son père, on la voit changer du tout au tout, en sortant de son silence et de son laxisme, elle se met, elle-même à extérioriser sa colère, son incompréhension, son dégoût d’elle-même, de son père et de sa mère, et donc sa propre souffrance.

On ressent tous les sentiments paradoxaux qui l’habitent et qu’elle a, elle-même, enfouis.
Elle adopte, à sa manière, l’attitude de la mère, rejetant la faute, non pas sur l’auteur des faits, mais sur la mère qui a laissé faire.
Elle est, elle-même, incapable de s’adresser directement à ce père, qu’elle sait terriblement violent, et qu’elle ne peut s’empêcher d’aimer.

Elle éclaire, par ce rôle, par cette scène, le sentiment qu’éprouvent les enfants battus ou leurs proches, vis à vis du bourreau.

Elle incarne à merveilles cet amour inconditionnel de celui qui nous meurtri.

C’est une scène qui lâche beaucoup de choses et amorce un virage dans le film.

En dehors de cette scène, je voulais parler de la scène la plus dérangeante et en même temps, la plus libératrice.

C’est, bien sûr, la reconstitution orchestrée par Violette pour faire saisir à son père la violence de ce qu’elle a vécu étant enfant.

Pour, en quelque sorte, lui faire “voir” et subir, à lui aussi, ce qui a été fait.
Pour qu’il sache et qu’il voit. Pour que ça reste présent à son esprit.

Pour ne PAS OUBLIER ce qu’il a fait par le passé et qui n’a toujours pas été guéri.
Pour le mettre face à ses actes avec l’espoir, peut-être, qu’il prenne conscience et s’excuse.

Parce que les mots seraient, pour cette enfant traumatisée devenue adulte et qui a conservé toutes ses angoisses de môme, les plus libérateurs qui soient.

Parce qu’on peut tuer et sauver par les mots.

Cette scène est violente, bien évidemment, parce qu’elle remet en scène ce que Maïwenn a subi étant enfant, parce qu’elle met l’accent sur la douleur physique, la douleur mental, ressenties, parce qu’on s’identifie à cette poupée factice, parce qu’on souffre avec elle.

On notera la performance de Dominique (Pascal Greggory), impassible, silencieux, hermétique à l’émotion.
Il est d’ailleurs assez constant dans le film: que ce soit au début, lorsqu’il voit que sa fille le joue sur scène et imite sa violence verbale, ou que ce soit dans cette scène de reconstitution beaucoup plus explicite, il nie, il rejette.
Il minimalise.

Et je crois qu’il n’y a rien de pire pour la reconstruction identitaire d’un enfant maltraité que de minimaliser et nier ce qu’il a vécu.
Par cette attitude, l’enfant ne peut pas se construire sainement. Il sera à l’image de la tour de Pise.

Penché.Bancal. Névrosé. Habité par le vide.

Il ne pourra donc pas extérioriser sa douleur, ni l’accepter et la traiter.
Puisque le monde, l’autre et les autres, ne reconnaissent pas sa souffrance. Dès lors, elle n’a pas d’existence réelle, en dehors de la douleur qu’elle inflige à celui qui la porte.

Rien de pire? Pas si sûr.

Outre l’absence de reconnaissance, il y a quelque chose d’encore plus dévastateur pour cet enfant maltraité en quête de guérison et de construction.

Le sceptique. Le négationniste.

Et ce rôle est extrêmement bien joué par le compagnon de Violette (Maïwenn), Alex (Yannick Soulier).
Il aime cette femme, il est heureux d’avoir un enfant avec elle…. Et pourtant….

Il a l’attitude la plus dévastatrice qu’on puisse avoir face à quelqu’un qui se confie sur ce qu’on lui a fait subir et qui par conséquent, est toujours en souffrance.

En s’appuyant sur le récit d’autres personnes, il remet profondément en question le passé de Violette, et lâche, comme une bombe, qu’il n’y croit pas et qu’elle a peut-être une maladie. La mythomanie.

C’est une attitude très réaliste, qu’on rencontre beaucoup dans l’entourage d’enfants ou d’adultes ayant vécu des traumatismes.
C’est une sorte de symptôme de l’entourage qui ne peut pas, ne veut pas, croire et voir.

Qui s’accommode plus facilement, qui s’affranchit de tous problèmes en taxant le discours de la personne traumatisée de mensonger.

J’ai trouvé le film extrêmement juste, reprenant pas à pas, les étapes par lesquelles passe un être humain qui a été victime de maltraitance, de viol, d’abus sexuel.

Car finalement, le chemin est le même pour tous ceux qui ont souffert d’une enfance volée.

 

 

Le chemin de la résilience.

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