Préjudice- Antoine Cuypers

Critique et brève analyse du film d’Antoine Cuypers avec Arno Hintjens, Nathalie Baye, Thomas Blanchard.


Il y a déjà un bon mois que je suis allée en salle pour ce film….

Je voulais le voir une deuxième fois avant d’en faire une critique…

Et puis finalement, non.

Ca va me permettre de recracher les restes que j’en ai gardés après plusieurs semaines….

Car, à chaud, il m’était impossible de donner quelque chose.
D’extraire une idée, d’ordonner mes pensées.

Bien sûr, c’est un film qu’on ne projette pas dans les grandes salles.

D’ailleurs, nous étions 4 lors de la projection.
Peut-être parce que c’est un film qui ne fait pas sourire, et ne divertit pas (en tous cas, pas dans le sens commun du terme)?

Peut-être parce que c’est un film qui interroge?

Et surtout, qui met mal à l’aise, qui nous plonge dans un inconfort que je n’avais pas ressenti depuis longtemps.

Un film, qui, déjà, par le sujet qu’il aborde et par l’angle acéré qu’il choisit, perturbe et ne laisse pas indifférent.

C’est un film qui ne dit pas tout.
Qui laisse beaucoup supposer.

Accentuant la trame de fond de cette famille, pétrie dans le non-dit, avec un père oscillant entre tendresse, culpabilité et retrait, et une mère froide, égoïste, mais qui se veut aimante et mère-courage, on suppose beaucoup de choses: inceste, violences physiques, pressions psychologiques, autisme, schizophrénie…?

Mais qu’en est-il réellement? Libre à chacun de l’interpréter même si le film donne quelques clés, brouillant parfois un peu les pistes.

On sent que le passé de certains membres de la famille est noir.
Aussi noir que les images volontairement assombries, sans aucune saturation et peu contrastées.

On sent que c’est là, quelque part. Tout ce drame.

Que ça pèse, que tout le monde a deviné et sait, mais que personne ne veut voir. Ou en parler.
Nier l’évidence.
Toujours.

“Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt.” David Hume.

Se protéger de ce qui ne nous regarde pas vraiment, se protéger de ce qui pourrait nous arriver si on s’occupait de la souffrance des autres.
Penser à soi d’abord.
Penser à l’Union de la famille qu’il ne faut surtout pas perturber.

Quitte à ce qu’un de ses membres trinque pour cette harmonie.

Car finalement, qu’est-ce qui est le plus important?
L’union de la famille ou la découverte de la cause de la souffrance d’un de ses membres qui pourrait entraîner la désunion et remettre en question les images paternelles ?

Fidèle à l’idée émergente du travail de René Girard….

“Le bouc-émissaire est celui grâce auquel un groupe en s’unissant uniformément contre lui, parvient à retrouver une paix éphémère”

 C’est donc un film, qui, je le pense, peut ne pas parler à tout le monde, peut ne pas interpeller ou toucher pour diverses raisons.

Certaines maladresses demeurent dans la technique, mais, globalement, on notera un premier long-métrage extrêmement prometteur.

Des images qui mettent la lumière sur des émotions non dites ou hurlées…. Jamais dans la demi-mesure.

Ou peut-être que si finalement.

Puisque rien n’est dévoilé et que les scènes nous laissent tout supposer…
Les dialogues, les regards, accentuant les malaises, les scènes techniquement très très bonnes (et pas simplement celle de la pluie à l’extérieur au ralenti), mais notamment à table, dans sa chambre ou lorsque Cédric (joué par Thomas Blanchard) revient en jouant le rôle de son frère….

Il veut montrer.
Montrer sa Vérité.
Montrer ce qu’il pense.

Être entendu. Pour une fois.

Montrer que le comportement des autres l’a influencé dans ce qu’il est devenu et ce qu’il est.

D’ailleurs, il va clairement mettre sa famille face à ses actes.

Notamment,  son beau-frère qui se met à rire lorsqu’il lui demande comment ça se passe dans son travail et ne daigne même pas lui répondre.

 

“Je suis le sentiment de rejet de Jack” (Fight Club)

 

Cédric va alors lui faire remarquer son attitude, plus tard, lorsqu’à table quelqu’un d’autre lui pose la même question et qu’il y répond tout naturellement.
S’ensuit un énorme malaise.

Et ça va déclencher une vague de folie chez Cédric.
La goutte d’eau qu’il ne peut plus tolérer.
L’ultime humiliation à laquelle il ne peut se résoudre.

Pour extérioriser sa colère, sa douleur, sa souffrance, il va mettre en place des stratégies, des questionnements, des jeux de rôle.
Tantôt effrayant par son regard noir, dur et intransigeant, tantôt enfantin et absolument naïf dans ses paroles et ses intonations.

Thomas Blanchard est vraiment incroyable dans ce rôle et joue avec une justesse qui vous engloutit tout entier.

Pour concrétiser ses idées, il va jusqu’à prendre le rôle de son frère (absent) et tenter ainsi de montrer, à des gens qui ne veulent pas voir, l’importance de leurs jugements, regards et comportements envers lui.

Comment tout cela prédestine à la folie, à la solitude âcre.
Comment tout cela l’a façonné depuis son enfance.

Et bien sûr, personne ne voit. Personne ne veut voir.
Tout le monde le rejette et le méprise toujours plus.
Ne l’écoutant pas, ne le percevant que comme un être déficient, anormal et problématique.
Définitivement à écarter.
L’ombre au tableau de la belle famille parfaite.
La famille légitimant ce rejet parce qu’il est “différent” ou parce qu’ils pensent avoir essayé de l’aider par le passé.

Même pour ses projets, personne ne le soutient non plus (hormis le père, joué brillamment par Arno) lorsqu’il parle de faire ce voyage en Autriche, tout le monde tourne sa passion en dérision…

Pire, tout le monde le dénigre, se moque ouvertement de lui, de sa “folie” d’être passionné pour un pays qu’il n’a jamais visité….

Sa mère, Nathalie Baye, va encore plus loin dans la castration en brisant tous ses rêves, tous ses projets en lui avouant qu’elle ne sait pas si le cliché qui lui a donné envie de voyager représente l’Autriche ou un autre pays…

Ainsi donc, le coup de grâce…

Les personnages sont pris dans un étau et la soeur vient même à le défendre par moments, ne sachant plus que penser ou croire.
Se culpabilisant une seconde et repartant dans sa petite vie de femme fraîchement enceinte….

Ce film m’a paru plutôt bien réalisé, bien monté, le scénario presque banal mais qui, enchaîne les moments de surprises et de profondes désolations.
On est envahi par l’horreur sur la fin lorsqu’on voit les sangles ornant le lit de Cédric et lorsqu’on comprend à quel point sa vie a été volée par ses parents, par ses proches.
Pour maintenir la Paix.
Leur Paix.
On suppose un père incestueux et une mère perverse narcissique, incapable du moindre sentiment envers cet enfant.

On baigne du début à la fin dans des sentiments inconfortables où naissent de la pitié, de la compassion et de la peur.

Les jeux sont bons voir même très bon. Nathalie Baye est époustouflante dans son rôle de femme rigide, qu’elle ne joue pas souvent.
Arno est méconnaissable dans celui d’un père totalement effacé et finalement, le seul à soutenir son fils…

Par culpabilité? Par amour? Peut être un peu les deux.

Pour ce qui est du scénario…
C’est, somme toute, assez banal: une réunion de famille tourne au drame, à la révolte et au déversement d’émotions sans jamais, toutefois, en donner la cause et l’origine profonde.

En ce sens, la comparaison avec le film de la fin des années 90 “Festen” ne me paraît pas si juste.

Pour ma part, ici, Cuypers se frotte à un autre style de cataclysme familial qui finit, de toute façon, par être contrôlé, sans éveiller les soupçons et sans rien dévoiler.

La performance de Thomas Blanchard laisse sans voix, tant son jeu est juste, sombre, fou et enfantin… Tant il nous entraîne dans son Univers, dans sa cause que l’on ne connaît d’ailleurs pas vraiment.

La magie opère selon moi: on s’imagine le pire, on l’aime et on le craint, on veut le consoler et le fuir.
Tout est là. Dans cette ambivalence permanente.

Dans ce trouble obscur que transmettent si bien les images et les musiques, proches d’ailleurs des thrillers psychologiques ou des films d’horreur…

C’est un Univers tout entier, en huit clos, que nous offre Préjudice.

 

Jusqu’où peut-on aller pour préserver l’équilibre familial ?

Un film qui travaille, bouleverse et remue.

Tout ce que j’aime.

Un film à voir, un réalisateur à suivre…

 

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